PROFESSION : CHORON

UN BARBARE ARISTOCRATE

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NAISSANCE DU PROJET


Depuis quelques années, on avait peu de nouvelles du professeur Choron. On savait qu’il était criblé de dettes et qu’il voyait défiler les huissiers dans les locaux historiques de la rue des Trois Portes où avec sa compagne Sylvia, le dessinateur Vuillemin et quelques colporteurs, il sortait encore de temps à autre le journal La Mouise, vendu dans la rue. Le colportage, la vente de journaux à la criée : c’était un retour au métier de ses débuts. Il n’avait pas vraiment le choix. En 1992, les anciens de Charlie étaient partis rejoindre Philippe Val dans une nouvelle formule de Charlie Hebdo. Et un procès perdu pour récupérer le titre l’avait définitivement éloigné de son ancienne bande. C’est au moment où il commençait à être malade et n’avait plus guère de soutiens, que le dessinateur Martin, ex-rédacteur en chef du magazine Zoo, me demanda de l’aider à réaliser un film sur Choron.
Georges Bernier, alors en convalescence dans sa maison d’Aubréville, avait donné son accord. La réalisation de ce film allait, selon ses dires, « lui permettre d’oublier un temps sa maladie ». Il fallait faire vite parce que Choron n’était pas en grande forme. Il avait contracté une maladie du sang qui l’obligeait à se rendre toutes les semaines à l’hôpital Necker pour une transfusion.
Nous avons donc tourné les dernières images du Prof sans financements et à l’arraché.

IL FAUT SAUVER LE PROFESSEUR CHORON


Il existait des archives télévisées sur Choron dès le milieu des années 60, quand on commença à entendre parler d’
Hara Kiri. Assez vite, il nous parut judicieux de se concentrer sur la période de sa vie antérieure, celle qui courait des années 40 à la fin des années 50, de son enfance puis adolescence pendant la seconde guerre mondiale jusqu’à son retour de la guerre d’Indochine et ses débuts de colporteur à Paris, étapes décisives dans la genèse du professeur Choron. Il n’existait que peu de traces de ces périodes de sa vie en dehors de quelques photos et d’un livre autobiographie écrit par Choron avec Jean-Marie Gourio. Pour filmer ses débuts, nous prîmes la décision d’enregistrer le récit de ces épisodes de sa vie sur les lieux mêmes où ils avaient eu lieu. Pour son enfance et adolescence, nous nous sommes rendus à Aubréville, en Argonne, près de la maison de ses parents où il continuait d’habiter la majeure partie de l’année. Pour évoquer l’Indochine, nous sommes allés avec lui à Marseille d’où il avait embarqué en bateau, puis à la bambouseraie d’Anduze dans ce qui pouvait vaguement ressembler à un paysage indochinois (à défaut d’avoir les moyens d’aller au Vietnam !). Enfin, nous bouclâmes le tournage à Paris où il était venu s’installer à la fin des années 50, période durant laquelle il rencontrera Cavanna avec qui il fonda Hara Kiri.
Nous étions persuadés qu’il n’y avait pas de meilleur guide que Georges Bernier pour raconter de manière « choronienne » la genèse du professeur Choron. Nous spéculions sur le fait qu’il se montrerait sous un grand jour devant notre caméra toute acquise. Nous faisions le pari qu’il se lancerait dans de brillants numéros d’improvisation verbale et ne manquerait pas de se comporter en véritable
barbare aristocrate sur ses terres. Cela devait être suffisant pour réhabiliter le bonhomme (puisque l’objectif premier de notre tournage était de montrer que le vrai Choron n’était pas le provocateur de service qui apparaissait encore de temps à autre à la télévision, mais plutôt un créateur d’art brut d’un genre nouveau, un poète méconnu). Et nous faisions pari qu’il suffisait de lui demander de relater différents épisodes de sa vie devant notre caméra pour enregistrer le Choron de nos rêves.

LE TOURNAGE


En réalité, pendant ce temps passé avec Choron, nous avons filmé le show d’un vieil acteur ayant bien du mal à ne pas singer sa propre caricature. On devinait les ficelles de comédien, on voyait le cabotinage, on sentait les formules toutes faites, les bons mots cent fois répétés. Mais malgré cela, de temps à autre surgissaient un propos génial, une intuition fulgurante, bref, ce que Cavanna avait décrit dans
Bête et méchant, le troisième tome de son autobiographie (après Les Ritals et Les Russkofs): « La présence de Choron me stimulait et m’irritait tout à la fois. M’irritait parce qu’il pense tout haut, il faut qu’il formule le moindre embryon d’idée qui lui vient, il le pose sur la table, et là seulement il se rend compte si ça mène quelque part ou si c’est con sans espoir. Naturellement, c’est, neuf fois sur dix, con sans espoir, alors il le remet dans sa culotte pas vexé. (…) Je ne veux pas dire que Choron ne sort que des conneries. Il lui vient des fulgurances à tomber le cul par terre. Une forme d’esprit sidérante. Déconcertante est le mot juste. Et quand il tient la forme, c’est le plus fort de nous tous. »
Durant ces quelques journées passées en sa compagnie, à Aubréville, à Marseille, à Anduze et enfin à Paris, nous n’avons peut-être pas filmé un Georges Bernier au meilleur de sa forme mais des restes – de beaux restes – du professeur Choron. Cela suffisait à notre bonheur. Il n’est pas si fréquent de nos jours de rencontrer des individus ayant conservé durant toute leur vie un regard aussi féroce et enfantin sur le monde sans perdre de vue le dérisoire des existences humaines, ayant gardé jusqu’au bout cette capacité rare de ne jamais censurer ce qui leur passe par la tête. Choron faisait partie de ces extra-terrestres. Si bien que rien de ce qu’il faisait, y compris d’excessif, n’était jamais totalement dénué de charme et d’élégance.

UN DOCUMENTAIRE A BASE D’ARCHIVES


Le film tel qu’il se dessine désormais est le récit de ce tournage, l’histoire de fans du professeur Choron qui se sont mis en tête de réhabiliter le prof et sont allés le sortir de sa tanière pour lui demander de faire un dernier tour de piste. Lors de notre road-movie au pays de Choron, ce dernier nous avait confié une véritable malle au trésor : ses archives vidéo, et notamment l’intégralité des rushes du journal de bord vidéo que lui avait commandé la chaîne cryptée Canal + en 1998. Choron nous avait également confié l’un des rares exemplaires existant des deux cassettes vidéo
Hara Kiri, non rééditées en DVD et toujours inédites sur le petit écran, qui montraient à quel point il avait été pillé, copié par des comiques qui n’avaient jamais réussi à dépasser l’original. Enfin, en discutant avec Lefred-Thouron, un autre fan du professeur Choron, nous avons découvert une série d’archives vidéo montrant cette fois-ci Choron, enregistrant des chansons avec le groupe « Tes baisers ont le goût de la mort », lors d’un mémorable tour de chant en Lorraine. Ces archives que nous découvrions parallèlement à notre tournage constituaient pour nous d’instructifs flash-back sur l’œuvre protéiforme et inclassable de Choron.

CHORON, DERNIERE


Aujourd’hui, toutes ces images de Choron, notamment notre tournage (période 2003/2004) ont acquis le statut de documents d’archives. Aussi c’est comme telles que nous les utiliserons dans notre documentaire. Elles figureront en flash-back dans un récit dont le présent de narration sera constitué par les réactions de la bande de
Charlie Hebdo (ou ce qu’il en reste) à la disparition de Georges Bernier. Plusieurs entretiens ont été réalisés avec Cabu, Cavanna, Marc-Edouard Nabe, Philippe Val, Vuillemin, Wolinski. Certains minimisent l’importance du professeur Choron ou le dénigrent, d’autres le considèrent comme un prophète méconnu. Entre ces propos s’intercaleront différents documents, soit allant dans le sens des propos tenus par nos interlocuteurs, soit venant en contrepoint de ce qui a été dit.

En proposant au spectateur de refaire avec nous le chemin qui nous a amené à vouloir réhabiliter le professeur Choron, en nous plongeant dans ces archives méconnues, nous essaierons de rappeler l’importance qu’il a eu pour les gens de notre génération et plus généralement pour les libres-penseurs et les réfractaires de tout poil.

Avant Hara Kiri et Charlie Hebdo, il n’y avait rien. Il y avait Ici Paris et France Soir » écrit dans son journal Marc-Edouard Nabe. « Les dessinateurs qui sont désormais lancés, les publicitaires qui peuvent utiliser des gros mots, les écologistes, les acteurs de café-théatre, les animateurs des radios libres, les imitateurs, les actrices de films pornos, les cinéastes underground… : tous sont redevables à « Charlie ». Toute la France s’est régalée de leurs conneries ! ».
On ne mesure peut-être pas bien aujourd’hui, en 2005, l’influence des journaux créés par le professeur Choron. En plus des mythiques
Hara Kiri et Charlie Hebdo, Georges Bernier a lancé le premier journal véritablement écologiste (La Gueule ouverte dont le journal La Décroissance se réclame aujourd’hui) et d’autres moins connus mais tout aussi singuliers comme Grodada (le premier journal pour enfant non gnan-gnan, avec le dessinateur Charlie Schlingo), et La Mouise (où son fidèle complice Vuillemin pouvait exprimer tout son talent). En produisant au début des années 80 les « cassettes vidéo Hara Kiri », Choron et son équipe réussirent alors ce que Les Nuls ou d’autres comiques n’atteindront jamais quelques années plus tard : réaliser une adaptation audio-visuelle réussie de l’humour « bête et méchant ». Le professeur Choron était aussi l’auteur-interprète de quelques chansons mémorables qui lui valurent de chanter à l’Olympia en première partie du groupe Odeurs dans les années 80. Bref, Georges Bernier était un touche-à-tout génial. Ce n’était pas simplement cette grande gueule qui s’exprimait crûment ou lâchait des gros mots sur les plateaux de télévision, rôle auquel le petit écran le cantonnait, mais un « barbare aristocrate » pour reprendre l’expression de Marc-Edouard Nabe. Le Bernier vu à la télé (qui se servait de ce dernier comme emmerdeur de service et figure haute en couleurs) a fini par occulter le vrai professeur Choron.
Georges Bernier alias Professeur Choron est mort le 10 janvier 2005. Il était âgé de 75 ans. Les quelques articles nécrologiques parus dans la presse française ont insisté essentiellement sur le caractère scatologique de son humour ou sur l’aspect provocateur du bonhomme. Personne ne rappelait l’essentiel, à savoir qu’avec Georges Bernier, c’est non seulement l’un des grands patrons de la presse française qui disparaissait mais un artiste à part entière, unique en son genre : le professeur Choron.
Personne, mieux que l’écrivain Marc-Edoaurd Nabe, n’a su décrire Choron : «
Georges Bernier n’est pas un grand artiste. Il n’écrit pas, il ne dessine pas : il est. Son art c’est sa prestance. Choron parle en vers, fredonne par rimes tous ses propos. Il émet des octosyllabes, et plus fréquemment des heptasyllabes. Son discours se dirige vers la psalmodie. Il improvise de véritables litanies, gueule solennellement des homélies d’ordures jusqu’à les étirer en lancinante prosodique. Les sourcils en accents graves et le regard entre guillemets, il récite comme un moine tibétain les déchirantes et immondes prières que sa dérision sans limite lui inspire ».
Ce n’est pas sur cet aspect de sa personnalité que l’on insista dans les jours qui suivirent sa mort. On repassa en boucle les images de ses coups de gueule à la télévision, comme à l’émission
Droit de réponse. On ne montra pas en revanche les vidéoclips de ses chansons (notamment celui tourné dans un décor dantesque, au milieu des quartiers de viande sanguinolents d’un abattoir) ou les sketches vidéo d’Hara Kiri aux côtés desquels ceux des émissions des Nuls ou des Inconnus passent pour des saynètes d’enfants de cœur. Parmi les articles nécrologiques, seul celui de Yann Kerninon, collaborateur du mensuel « choronien » Zoo, lui a rendu justement hommage : « Le professeur Choron était un gentleman déguisé en salaud. Il a passé sa vie à rire avec talent d’une société de salauds déguisés en gentlemen : notre société. (… ) Le professeur Choron était-il vulgaire ? Oui et très consciemment. Parce que la vulgarité grasse, truculente, rabelaisienne, consciente, joueuse et affirmée est la toute dernière chose qui sépare encore les non-bourgeois véritables des antibourgeois aigris, des vieux bourgeois réac et des jeunes bourgeois bohèmes. »
Les dernières années de sa vie, Choron avait été lâché par la plupart de ses collaborateurs des années 60 et 70. Cabu, Cavanna, Gébé, Willem, Wolinski, s’étaient éloignés de lui en rejoignant le chansonnier Philippe Val pour lancer une nouvelle formule de
Charlie Hebdo. Sous l’impulsion de Val, Charlie Hebdo changea fondamentalement. Ce dernier soutiendra l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo (alors que Charlie Hebdo était à l’origine un journal farouchement anti-militariste), appellera à voter pour le candidat « libéral-libertaire » Daniel Cohn Bendit aux élections européennes de 1999 (alors que l’ancienne formule de Hara Kiri avait lancé la candidature anarchiste-burlesque de Coluche en 1981 pour « leur foutre au cul »), et soutiendra, comme TF1, Le Nouvel Observateur, Le Monde, Libération, L’Express ou Le Figaro, le « oui » au référendum sur le traité constitutionnel européen (alors que Charlie Hebdo avait toujours été un journal résolument anti-conformiste). Contrairement à ses anciens camarades devenus des institutions du dessin de presse (Cabu, Willem), décorés de la légion d’honneur (Wolinski) ou auteurs de livres à succès (Cavanna, Gourio), le professeur Chroron, lui, est toujours resté un esprit réfractaire, viscéralement anti-consensuel et irrespectueux. Si, parmi les fondateurs d’Hara Kiri, quelqu’un est resté fidèle jusqu’au bout à l’esprit anarchiste du journal « bête et méchant », c’est bien lui.